Mauritanie: Vers un Assainissement du Secteur et une Émergence d’entreprises de Presse Viables

Confrontée à une situation des plus inextricables, la presse mauritanienne souffre, selon le diagnostic dressé par les professionnels de la communication, notamment de l’absence de professionnalisme; du manque de moyens; du déficit de formation; l’amalgame dans la définition du journaliste; du non-respect de la charte d’éthique et de déontologie. Et enfin, du peu d’intérêt accordé au journalisme d’investigation.

Face à ce sombre tableau, le sort de la presse s’est compliqué au fil des ans en raison du désintérêt de l’Etat durant la décennie de règne de l’ancien président Mohamed Ould Abdel Aziz à vouloir assainir le secteur des médias, en dépit des revendications des différents syndicats et des journalistes mauritaniens.

Décidé à mettre de l’ordre dans la corporation et en réponse à la sollicitation des journalistes, le nouveau pouvoir met en place en juillet 2020

Commission nationale dite de réforme de la presse. Il s’agissait d’« aboutir à une réforme consensuelle pour élargir les libertés et en user à bon escient». Joignant l’acte à la parole, les cinq membres de ladite commission désignés, après leur installation sont reçus par le Président de la République, Monsieur Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani. Au cours de l’audience, le Président de mauritanien souligna ‘’ l’immense responsabilité de la commission dans la formulation de propositions visant une réforme globale de la presse publique et privée. Il ajouta que’’ la consolidation et la préservation de la liberté d’expression, qui figurent parmi ses principaux engagements, sont un choix stratégique de l’État’’.

Il a rappelé le consensus des journalistes sur la nature et l’ampleur des problèmes des médias et sur la nécessité de leur trouver des solutions rapides. Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani a affirmé que la réforme des médias la mieux indiquée est celle provenant des journalistes eux-mêmes, en raison de leur parfaite connaissance de la situation de la presse, et de leur compréhension de ce qu’elle doit être dans notre pays.

Le Président de la République a orienté la commission vers une large consultation, l’invitant à tirer profit de toutes les expériences et compétences. Il a enfin réaffirmé sa confiance dans la capacité de la commission à relever les défis, et a rappelé l’engagement de l’État à prendre en considération ses recommandations.

De son côté, le président de la commission, M. Mohamed Mahmoud Ould Wedady souligna qu’il est conscient de la place qu’occupent les médias dans la société, et du rôle qu’ils doivent jouer dans le développement et la prospérité du pays, ainsi que dans la préservation de son unité nationale et de ses valeurs.

Concertation avec les acteurs

 Après cinq mois des rencontres avec les acteurs du secteur pour entendre leurs opinions et propositions, une journée de concertation est organisée, le  14 janvier2021, à Nouakchott, afin de parachever les concertations engagées  depuis août2020 et d’écouter  tous les autres acteurs afin d’étoffer davantage le rapport. Prenant la parole, de nombreux intervenants ont passé en revue les nombreux maux dont souffre  la presse mauritanienne: laxisme, déficit criant de professionnalisme, de moyens, les problèmes d’éthique et de déontologie, le fonds d’appui à la presse, clientélisme…Résultat, « la presse peine à jouer son véritable rôle de quatrième pouvoir parce qu’elle  n’a pas de pouvoirs,  elle n’est  respectée de personne », fait remarquer Mohamed Abdallahi Bellil. Pour sa part Aziz Souffi a dénoncé le nombre pléthorique de journalistes, de journaux et de syndicats. Une affirmation corroborée par le dernier recensement de la Haute Autorité de la Presse et de l’Audiovisuel. Selon le dernier décompte de la HAPA (novembre/decembre2020), la Mauritanie compte 150 institutions de presse.il est fait état de l’existence de seulement 6 associations de presse qui respectent les critères sur les 25 recensées par la Haute Autorité. Par ailleurs, il n’a pas été procédé ces dernières années à un recensement des journalistes mauritaniens.

Face à ce tableau sombre du secteur, tous les intervenants ont réclamé un véritable assainissement du secteur afin de le rendre véritablement professionnel, avec des entreprises de presse viables…Les intervenants ont unanimement souhaité voir le gouvernement mettre en œuvre les recommandations de la commission. Pour Mohamed Abdallahi Bellil, journaliste consultant, s’exprimant dans « Horizons » (quotidien gouvernemental), « les acteurs sont associés aux réformes qui les concernent et qui en sont les premiers bénéficiaires. Avant d’adresser leur rapport définitif aux autorités compétentes, les membres de la Commission ont pris la peine de se concerter avec des professionnels de l’information et de la communication, y compris ceux qui ont eu le privilège d’avoir déjà été entendus  sur la thématique. Une telle approche participative inclusive ne peut qu’aboutir à des résultats satisfaisants ».

Et les attentes les différents acteurs du secteur découlent, affirme-t-il « des résultats du diagnostic que nous avons dressé de la profession et des besoins que nous avons exprimés; Il s’agit surtout des moyens de raffermir l’indépendance de la presse et sa professionnalisation. A cet effet, la réforme doit proposer les moyens appropriés pour le renforcement de capacités techniques des journalistes et financières des medias qui doivent se muer en véritables entreprises de presse ».

Cependant, en se fondant sur les expériences récentes, certains intervenants ont émis des craintes de voir les recommandations jetées dans les tiroirs;  il importe pour les acteurs des médias de « rester mobilisés et attentifs, tout en nous préparant à la nouvelle situation en perspective ».

« L’essentiel n’est pas de gagner une bataille, mais de s’approprier ses acquis », soutient Mohamed Abdallahi Bellil.

Contribuer efficacement au renforcement de la liberté de la presse

Après cinq mois de consultation, le rapport final de la commission nationale de réforme du secteur des médias comprenant 64 propositions pour la solution des problèmes posés sur le terrain est remis le 2 février au président mauritanien.

Voici quelques-unes des recommandations et suggestions les plus importantes formulées par la commission:

– Préparer un code intégré des lois sur la presse en vigueur et proposé par la Commission, soulignant la nécessité d’une mise en œuvre urgente de ce qui est aujourd’hui approuvé, en particulier en ce qui concerne les cahiers de charges, des engagements et des contrats de programmes.

– Légiférer au sujet du Code de déontologie et relance du décret sur la carte de presse et les textes y afférents.

– Assurer l’accès aux sources d’information.

– Créer un institut national des techniques d’information et de communication.

– Mettre en place d’un conseil national de l’information.

– Développer la gouvernance et revoir les pouvoirs du conseil d’administration et les prérogatives du directeur général des entreprises des médias.

– Migrer de la diffusion analogique à la diffusion numérique terrestre, mettre en place et sécuriser une infrastructure d’ingénierie et la généralisation de la couverture universelle.

– Mobiliser et diversifier les ressources financières pour pérenniser le financement des médias et améliorer les conditions de travail des travailleurs du secteur.

La Commission espère également, estime son président, Mohamed Mahmoud Ould Wedady que ces travaux seront également des éléments constitutifs de médias mauritaniens sophistiqués, capables de répondre aux exigences de l’heure et de contribuer efficacement au renforcement de la liberté de la presse et au rétablissement de la présence politique, scientifique et culturelle de la Mauritanie.