La onzième Assemblée générale de l’African Freedom of Expression Exchange (AFEX), réseau continental d’organisations œuvrant pour la liberté d’expression et le développement des médias et membre du réseau mondial de défense de la liberté de la presse IFEX, s’est tenue au Hilton Garden Inn de Windhoek, en Namibie, le mercredi 24 septembre 2025.
Organisée par la Fondation des médias pour l’Afrique de l’Ouest (MFWA), qui héberge le secrétariat de l’AFEX, et présidée par Paul-Joel Kamtchang, directeur exécutif d’ADISI-Cameroun et président du comité directeur de l’AFEX, la réunion a rassemblé des délégués des 14 organisations membres issues d’Afrique occidentale, orientale, centrale et australe. Étaient également présents des représentants d’IFEX, notamment la directrice exécutive Rachael Kay, la coordinatrice du plaidoyer Farah Bogani et la rédactrice en chef pour la région Afrique Reyhana Masters.
La réunion a servi de plateforme stratégique pour évaluer l’état de la liberté des médias, de l’accès à l’information, des droits numériques et de l’espace civique à travers l’Afrique. Les délégués ont présenté des rapports nationaux détaillant les tendances, les progrès et les régressions, suivis de délibérations sur la collaboration régionale, le plaidoyer et les mécanismes de responsabilisation visant à protéger la liberté de la presse et la démocratie.
Préambule
Rappelant l’engagement collectif de l’AFEX à défendre la liberté d’expression et la liberté de la presse en Afrique, conformément à l’article 9 de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples et à la Déclaration africaine de 2019 sur les principes relatifs à la liberté d’expression et à l’accès à l’information ;
Reconnaissant que des médias dynamiques et indépendants ainsi que des espaces civiques ouverts sont essentiels à la bonne gouvernance, à la transparence et à la réalisation des droits de l’homme ;
Préoccupée par la répression, le harcèlement et la criminalisation persistants des journalistes et des institutions médiatiques à travers l’Afrique, ainsi que par l’utilisation abusive généralisée des lois sur la cybercriminalité, la diffamation et la sécurité nationale pour réduire au silence la dissidence ;
Reconnaissant la résilience et l’esprit d’innovation dont font preuve les journalistes et les organisations de la société civile pour faire progresser l’accès à l’information, lutter contre la désinformation et promouvoir la responsabilité malgré des environnements hostiles ;
Les principales décisions prises lors de la onzième Assemblée générale de l’AFEX sont les suivantes :
1.Sur la liberté de la presse et la sécurité des journalistes
Condamne fermement toutes les agressions, arrestations arbitraires et actes d’intimidation à l’encontre des journalistes et des médias à travers l’Afrique, tels que documentés dans des rapports sur la Gambie, le Libéria, le Soudan du Sud, le Cameroun et l’Ouganda, et dénonce en outre la persécution continue des journalistes dans les régions touchées par le conflit en République démocratique du Congo, où des professionnels des médias ont été placés en détention pour avoir publié des contenus politiquement sensibles et où la couverture médiatique est activement réprimée tant dans l’est que dans l’ouest du pays.
- Constate avec une profonde inquiétude le recours croissant à la violence, à la surveillance et à la censure, en particulier la torture de journalistes au Soudan du Sud, la fermeture de médias au Sénégal, au Bénin et au Togo, ainsi que le harcèlement de reporters en Ouganda et au Nigeria.
- Exige que les auteurs de crimes contre les journalistes soient traduits en justice, soulignant que l’impunité reste l’une des plus grandes menaces pour la liberté de la presse.
- Appelle à la mise en place de mécanismes nationaux pour la sécurité des journalistes, en collaboration avec l’Union africaine, la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples (CADHP) et les conseils nationaux des médias.
- Salue le travail de Journaliste en Danger (JED) et d’autres acteurs de la société civile en RDC qui ont réussi à faire pression pour obtenir la libération de journalistes détenus arbitrairement, malgré un environnement médiatique généralement hostile.
- Attire l’attention sur les difficultés institutionnelles auxquelles sont confrontés les journalistes en République démocratique du Congo (RDC) et au Soudan du Sud, notamment les faibles rémunérations, les conditions de travail dangereuses et le manque de soutien institutionnel, autant de facteurs qui compromettent gravement l’indépendance journalistique, l’intégrité professionnelle et la sécurité personnelle.
- Exhorte les gouvernements à garantir la protection des femmes journalistes, qui sont victimes de violences sexistes, de harcèlement en ligne et d’intimidations, en particulier au sein des médias communautaires.
2.Concernant les cadres juridiques et politiques
- Prend note des progrès réalisés dans certains pays, notamment l’abrogation par la Gambie des lois pénales sur la diffamation et la sédition, ainsi que l’adoption de lois sur l’accès à l’information (ATI) au Sénégal, au Botswana et en Somalie.
- Félicite l’Union de la presse gambienne (GPU), le CEMESP (Libéria) et l’AFIC (Afrique) pour avoir mené des campagnes qui ont abouti à des réformes juridiques et institutionnelles.
- Se félicite du cadre juridique fourni par la loi Muyaya en RDC qui, bien que mise en œuvre de manière inégale, a ouvert de nouvelles voies pour l’engagement civique et la défense publique de la liberté d’expression et des droits des médias.
- Exprime sa préoccupation face aux tendances législatives régressives, telles que la loi ougandaise sur l’utilisation abusive des ordinateurs, la loi nigériane sur la cybercriminalité et la loi sud-soudanaise sur la sécurité nationale, qui sont utilisées pour réprimer la dissidence et restreindre l’expression en ligne.
- Appelle les gouvernements à réformer les lois restrictives, y compris les lois sur la diffamation et les régimes d’octroi de licences aux médias, afin de les aligner sur les normes internationales en matière de droits de l’homme.
- Encourage l’harmonisation des lois sur les médias et l’information entre les régions, et appelle la Cour de justice de la CEDEAO et les parlements nationaux à renforcer la surveillance et l’application des obligations en matière de liberté de la presse.
3.Sur l’accès à l’information et la transparence
- Réaffirme que le droit d’accès à l’information est un pilier de la responsabilité démocratique et de la participation citoyenne.
- Se félicite de la mise en place de commissions de l’information en Gambie et au Libéria, mais constate des lacunes dans la mise en œuvre, telles que l’absence de divulgation proactive et les retards dans les réponses aux demandes d’information.
- Encourage les gouvernements à allouer des lignes budgétaires spécifiques à la mise en œuvre de l’accès à l’information, comme proposé en Ouganda, et à renforcer les mécanismes de suivi.
- Exhorte les médias et les organisations de la société civile à intensifier les campagnes de sensibilisation du publicafin de donner aux citoyens les moyens d’utiliser efficacement les lois sur l’accès à l’information.
4.Sur l’espace civique et le droit de manifester
- Se montre préoccupé par le rétrécissement de l’espace civique et la militarisation croissante des forces de l’ordre chargées de gérer les manifestations à travers l’Afrique, en particulier en Gambie, en Ouganda, au Nigeria, en Afrique du Sud et au Cameroun, où les manifestants pacifiques sont exposés à des arrestations, à des intimidations ou à des dispersions violentes, et où les journalistes couvrant les manifestations sont victimes de menaces, de violences physiques et de détentions illégales.
- Appelle les gouvernements à respecter le droit constitutionnel à la manifestation pacifique et à veiller à ce que les forces de l’ordre agissent avec retenue et professionnalisme.
- Exhorte l’Union africaine et les blocs sous-régionaux tels que la CEDEAO et la SADC à adopter des lignes directrices claires pour la protection de l’espace civique et du droit de manifester.
- Appelle les autorités de la RDC à veiller à ce que les journalistes et les acteurs de la société civile puissent participer de manière significative à des processus tels que le celui de la paix de Doha, qui exclut actuellement les voix des médias.
5.Sur les droits numériques et la liberté en ligne
- Exprime sa profonde inquiétude face à l’utilisation des lois sur le numérique à des fins répressives, à la surveillance en ligne et aux coupures d’Internet lors des élections et des manifestations à travers l’Afrique.
- Encourage le soutien envers les efforts de la Commission africaine visant à élaborer et adopter une résolution sur l’accès aux données et à finaliser les lignes directrices sur la réglementation des plateformes numériques. Appelle les États à garantir la protection des données, la confidentialité en ligne et la liberté d’expression numérique, en particulier pour les journalistes, les lanceurs d’alerte et les défenseurs des droits humains.
- Encourage les organisations de défense des droits à renforcer leur engagement au sein des alliances pour les droits numériques, en partageant des stratégies en matière de cybersécurité et de résilience en ligne.
6.Sur l’égalité des sexes et l’inclusion dans les médias
- Encourage la mise en place de mécanismes de sécurité pour les journalistes tenant compte des questions de genre, ainsi qu’une représentation équitable des femmes aux postes de direction dans les médias.
- Souligne les risques disproportionnés auxquels sont confrontées les femmes journalistes en Afrique du Sud et dans les régions rurales du continent, et appelle à une action urgente pour lutter contre les abus en ligne, le harcèlement sexuel et les menaces de violence.
- Appelle les bailleurs de fonds, les partenaires de développement et les gouvernements à financer des programmes visant à lutter contre le harcèlement fondé sur le genre, les inégalités salariales et les abus en ligne dans le secteur des médias.
7.La viabilité des médias et les pressions économiques
- Constate avec inquiétude la fragilité économique des médias indépendants et communautaires, notamment au Libéria, au Nigeria, en République démocratique du Congo et en Gambie, où la lourde fiscalité, les publicités biaisées et les faibles rémunérations compromettent l’indépendance de la presse.
- Appelle les gouvernements à mettre en place des cadres de financement des médias équitables et transparents,et les bailleurs de fonds à soutenir les programmes visant à assurer la viabilité du journalisme d’investigation et communautaire.
- Encourage la mise en place de mécanismes de négociation collective et de conditions de travail équitables pour les journalistes afin de renforcer leur professionnalisme et leur bien-être.
8.Sur la solidarité régionale, la collaboration et la responsabilisation
- Encourage le renforcement de l’apprentissage entre pairs, notamment par le biais de visites d’étude, de campagnes transfrontalières et d’initiatives communes de surveillance de la sécurité des journalistes à travers le continent.
- Soutient les actions en justice stratégiques contre les violations de la liberté d’expression et de l’accès à l’information, et appelle les organisations de défense des droits des médias à recenser et à partager ces cas afin de mener des actions de plaidoyer et de responsabilisation au niveau régional.
Conclusion
L’AFEX réaffirme son engagement indéfectible à protéger la liberté d’expression, à promouvoir l’indépendance des médias, à faire progresser l’accès à l’information et à élargir l’espace civique à travers l’Afrique.
L’AFEX appelle les gouvernements africains à respecter et à défendre ces droits fondamentaux, qui constituent le fondement de la gouvernance démocratique, de la responsabilité et de la justice sociale.
Adopté le 24 septembre 2025, à Windhoek, en Namibie.


